The Book Bar Club : rencontres d'écrivains, d'artistes, de lecteurs

Torré Faction

de Luc Fekroun

- Faire la moitié du chemin qui m'incombait pour l'attraper ? Faire comme lui et se servir d'une situation pour en tirer profit ? Tu ne crois pas que ça ressemblait à quelque chose ? Un couple qui bat de l'aile depuis trois ans, une sortie de crise pour laquelle tout le monde se demande si c'était bien la fin de la tempête ou seulement l'oeil du cyclone ? Et moi, je me serais démerdé pour la voir, lui parler et qui sait ?... Non, non, non, il était hors de question que je reproduise le même schéma. Pas question que je sois la cause, pour un type qui ne m'a rien fait, de ce que j'avais pu connaître. Qui sait ce qui se serait passé si ça ne m'avait pas arrêté, oui. Mais comment tu crois que je me serais senti après si je lui avais fait ce coup-là ?

Un temps, pendant lequel il cherchait à faire déviation. Rangeant un torchon, puis une casserole échouée sur l'égouttoir. Il regardait la mer, son ami l'imitait dans un silence gêné.

- Je vais faire du feu, tiens.

- Et si tu n'avais rien eu à faire ?

- Rien eu à faire quoi ?

- Si c'est elle qui était venue ? Si malgré ton grand mutisme, sans même que tu daignes la regarder, elle avait entrepris toute seule comme une grande une action en séduction à ton encontre.

- Jolie phrase, mais tu m'as bien regardé ou c'est juste pour le geste intellectuel ?

- Déconne pas, réponds-moi. Qu'aurais-tu fait si elle t'avait sauté au cou ? Enfin, je veux dire, pas au sens propre. Je parle d'une vraie séduction.


La Balafre de Dieu

de Francis Jr Brenet

 

Chapitre 1

PREMIERE PARTIE : ET ON TUERA TOUS LES MORTS…


« Petit à petit l’oisiveté fait son nid ! » Proverbe du jour tiré du quotidien « Au Coin-coin Armonésien »

 

L’Éplucheur de Lune sursaute soudain. Son réveil s’est mis à vibrer dans la poche intérieure de son pantalon. L’homme étouffe un râle de plaisir, rougit et se dépêche d’éteindre l’appareil insistant. Trop tard, le mal a signé le tissu. Il aura de la lessive à faire.

 

Pour aujourd’hui, le boulot est terminé. Il descend de sa longue échelotte dont l’écorce commence déjà de se craqueler provoquant chez lui l’habituelle réaction lacrymale. Demain soir, elle repoussera surgissant de deux bulbes synthétiques perdus sous le goudron. Et son immuable rituel recommencera.

Enfin. L’Éplucheur de Lune range son économique dans sa banane fluo kitschissime à souhait, sur laquelle s’attarde encore le pin’s rouillé d’un smiley tirant la tronche. Le sourire du chat de Cheshire, quant à lui, s’est encore bien affiné. Des copeaux de Lune comme des lamelles de savon tombent toujours sur la ville paresseuse, pellicules persistantes sur la tête du monde.

De l’autre côté du ciel, une rumeur se fait sentir. Le Soleil va bientôt se lever. Ça se voit dans ces mares de larmes que la Lune a douloureusement versées. L’aube s’y étourdit sur les gazouillis optimistes d’oiseaux, les gueules en vrac d’avoir chu du nid.

Le bois craque sous le poids insistant de bottes bourrues. Un crissement de pneus. Le camion mortuaire a failli griller le feu rouge. Soupir. Encore un nouvel arrivage. Le croquemort qu’il est en temps ordinaires aura de la besogne.


lire la suite

 


Holisme

de G@rp

 

Nous : pronom personnel, masculin ou féminin, conjoint ou disjoint.

 

— Je t'ai réveillé ?
— Non... Je n'avais plus sommeil.
J'ai cherché ma montre sur la table de chevet, un de ces gestes dont la futilité n'apparaît qu'après coup.
— Quelle heure est–il ?
[3h47]
— Quatre heures moins le quart.
Le lampadaire du parking voisin perçait la barrière des lamelles disjointes du store, esquissant sur le blanc du plafond un jour encore inexistant.
Assise au pied du lit, elle me tournait le dos.
— Tu as réussi à dormir un peu ?
Ma question l’a heurtée, elle s’en est débarrassée d’un geste d’humeur empreint de fatalité. Ou de résignation. Je la comprenais.
— Tu veux que je te prépare une tisane ?
Je suis resté un moment allongé, à attendre qu'elle se décide à répondre, puis je me suis levé.
On peut toujours rêver, me suis-je dit tandis que mes pieds exploraient le carrelage à la recherche de leurs pantoufles.
— Tu n’essayes pas de te rendormir ?
Davantage qu’un banal constat, elle venait de lancer une pierre dans la vitre du silence. J'ai machinalement répondu :
— Plus sommeil. Tu me connais...
— Il est trop tôt...
— Pour moi ou pour toi ?

 


Le Visage de mots - 4 :  Rob

de JM Rihet


Rob… Au fil des lignes, des chapitres où il est acteur,  j’avoue m’être en quelque sorte pris à mon propre jeu. Écrire Rob, le raconter, c’est se retrouver soudain avec une charge émotionnelle accentuée. De tous les personnages du roman, Rob est sûrement le plus attachant.

Rob est le gunner de Jim, le radio-mitrailleur à bord de l’appareil. Il apparait au chapitre 13, un porte-bonheur en quelque sorte – ouais, allons-y pour ça - dirait Curtiss. Les chapitres qui le mettent en scène sont les uniques pages de guerre de « Laisse le Vent du Soir… ». Midway, Guadalcanal, les Îles Marshall… des points minuscules sur une carte du Pacifique, invisibles presque, sur une mappemonde.

Rob au pays de l’Image serait le Mouvement dans le plan, le travelling rapide dans une contre-plongée. Parce qu’il bouge tout le temps, Rob. Parce qu’il capte les mots comme un autre la lumière. Parce qu’il gambade dans les chapitres avec un étonnement constant, rebondit dans les paragraphes, ricoche sur les pages, fait crépiter le récit comme ses Brownings.

 


Extraits de « Les Disparues de la lune noire », (DE CHAIR ET DE SENS, livre I)

de B&O

Il emboîte le pas à Fouine-en-rut. Corsage prude sagement boutonné jusqu’au col, jupe plissée un peu trop longue, derbies de daim noir. Ça se vend encore, ces trucs ? Brrr… À ne pas suivre. À moins d’aimer le style nymphette qui veut tout sans rien donner !

Dans le couloir, elle frappe à la première porte. Ils entrent tous deux dans ce qui lui paraît un paradis. Trois employées discutent en riant, deux toutes jeunes dont les bureaux se font face, une troisième, à demi assise négligemment sur le bord d’une table, jambes croisées, mug de café tenu à deux mains.

— Bonjour mesdames ! lance Flora.

— Tu nous amènes ton fiancé ? demande la fille au café.

Fouine-en-rut rougit, baisse les yeux.

— N… non... n… non… bafouille-t-elle. C’est le nouveau, Jean-Martin.

— Ah !... s’écrie-t-elle en se levant. Enfin un mec dans le service ! Jean-Martin, je suis très heureuse de te connaître. Hélène. Tout le monde m’appelle Lena. Tu permets que je te fasse la bise ?

Le jeune homme se laisse embrasser, feignant l’enthousiasme. Les manifestations excessives n’ont jamais été son truc.

Elle : il est timidou, le nouveau, un peu réservé, on va se le décoincer vite fait. Il est plutôt craquant, et de ce que je sais célibataire : beau programme !

 

 


Prologue de l'épisode 3 : Desperado

par Sylvie Wolfs

New York
1871

L’homme, freluquet et sale, ne payait pas de mine. Les traits de son visage étaient camouflés sous une épaisse couche de crasse. Et la puanteur qui se dégageait de ses défroques venait parfaire l’œuvre de sa propre décadence. Il n’était pas bien vieux, une vingtaine d’années tout au plus, mais il n’était pas loin de ressembler à un vieillard… ou à un gamin, selon les cordes qu’il faisait vibrer. Et de cet instrument-là, il en jouait parfaitement. En dessous de toute cette misère, il y avait un lascar particulièrement intelligent qui savait entretenir son apparence.

Le prêtre avait sa soutane, le soldat son uniforme, le politicien son costume amidonné et son haut de forme, les chefs de gangs leurs accoutrements et couleurs distinctives. Lui, il avait sa capacité à n’être personne. Comme le caméléon, il se fondait à son univers et faisait partie intégrante du paysage des Five Points[1]. Mieux, il en était une figure illustre de par son immunité. Comment y était-il parvenu ? Mystère. Il n’était ni armé, ni violent, et n’appartenait à aucune bande tout en ayant ses habitudes dans chacune d’elle. Pour toute artillerie, il n’avait que son bagout et son sens inné de l’observation. Il allait et venait dans tout le quartier, passait d’un tapis-franc[2] à un autre, d’un gang à un autre gang, sans que personne ne lui pose ni problème, ni question. C’est lui qui se plaisait à raconter les histoires, les choisissant avec soin pour que finalement tout ce petit monde s’en trouve satisfait.

lire la suite